
Un son sec, insistant, presque autoritaire — pas celui d’un voisin distrait, mais de quelqu’un qui exige qu’on lui ouvre immédiatement.
— Qui ça peut être à cette heure-ci ? — grogna-t-il en reposant son verre.
Sa jeune maîtresse releva les yeux de son téléphone.
— Peut-être qu’elle est revenue chercher quelque chose ? — dit-elle avec un sourire moqueur. — Un de ses vieux chiffons ?
Il ricana.
— Qu’elle essaie.
La sonnette retentit de nouveau, plus longue, plus pressante.
Il alla ouvrir d’un geste brusque… et resta figé.
Sur le seuil se tenaient deux hommes en costume sombre et une femme élégante tenant un dossier. Derrière eux, un policier.
— Bonsoir, Monsieur Delcourt ? — demanda la femme d’un ton posé.
— Oui. Que se passe-t-il ?
— Nous représentons une étude notariale. Nous devons vous remettre une notification officielle.
Il fronça les sourcils.
— Une notification ? À propos de quoi ?
La femme ouvrit son dossier.
— Il y a une heure, Madame Élisabeth Morel est décédée. Ce nom vous est-il familier ?
Le visage de l’homme se décomposa. C’était le nom de sa belle-mère. Ils ne s’étaient pas parlé depuis des années, après une dispute violente lors d’un dîner de famille.

— Oui… c’est la mère de ma femme. Et alors ?
— Nous le savons, — répondit calmement la notaire. — Le testament contient également une clause particulière : en cas de divorce initié par l’époux avant l’entrée en possession de l’héritage, et si des abus financiers sont constatés, celui-ci perd tout droit sur les biens communs.
Il sentit ses jambes fléchir.
— Quels abus ? Tout est légal !
Le policier intervint :
Votre épouse a déposé plainte ce soir pour appropriation illégale de biens personnels et blocage d’accès aux comptes communs. Une enquête est en cours.
La jeune femme pâlit.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? — murmura-t-elle.
— De plus, — poursuivit la notaire, — le transfert exclusif de cette maison à votre nom, effectué un mois avant la demande de divorce, sera examiné attentivement par le tribunal.
Au même instant, son téléphone vibra. Notification bancaire : « Accès aux comptes temporairement suspendu pour vérification. »
La maîtresse recula d’un pas.
— Tu m’avais dit qu’elle n’avait rien. Que tout était à toi.
Il ne trouva rien à répondre.
— Je ne resterai pas mêlée à des procédures judiciaires, — déclara-t-elle froidement. — Encore moins dans une maison susceptible d’être saisie.
Elle attrapa son sac et sortit sans se retourner.
La porte claqua.
La maison, qui une heure plus tôt résonnait de sa victoire, semblait désormais vide et glaciale. Sur la table traînait une vieille photographie : lui et son épouse, jeunes, souriants, devant leur première maison, trente ans auparavant.
Il s’assit lentement.
Les souvenirs affluèrent : ses sacrifices, ses nuits sans sommeil, son soutien lorsqu’il avait frôlé la faillite, sa patience, sa loyauté. Tout ce qu’il avait considéré comme acquis.
Une heure plus tôt, il riait encore :
« Je l’ai dépouillée jusqu’au dernier centime. »
À présent, ces mots lui revenaient comme une condamnation.
Le téléphone sonna de nouveau.
— Bonsoir, je suis l’avocat de votre épouse, — annonça une voix calme. — Demain, nous déposerons une requête pour révision du partage des biens ainsi qu’une demande de dommages et intérêts.
Il ferma les yeux.
Sa prétendue victoire s’était transformée en défaite. Sa maîtresse était partie. Ses comptes bloqués. Une procédure judiciaire imminente. Et son épouse — celle qu’il avait chassée après trente-huit années de vie commune — se retrouvait soudain héritière d’une fortune et libre de recommencer.
Le silence pesait plus lourd que n’importe quel reproche.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne ressentait ni arrogance ni colère.
Seulement la peur.
La peur de la solitude.
Et la compréhension brutale que la véritable richesse ne se trouvait ni dans les murs d’une maison ni dans des comptes bancaires, mais dans la femme qu’il avait regardée partir sans un mot.
Et parfois, la justice n’attend pas des années.
Parfois, elle frappe en moins d’une heure.