Ce matin-là, le ciel semblait plus lourd que d’habitude. De sombres nuages recouvraient le cimetière, et un vent froid faisait tourbillonner les feuilles mortes entre les tombes.

La jeune femme avançait lentement, une main posée instinctivement sur son ventre arrondi. Chaque pas lui demandait un effort immense — non seulement à cause de sa grossesse avancée, mais surtout à cause du chagrin qui l’habitait depuis la mort brutale de son mari.

La tombe était encore récente. La terre fraîche contrastait avec les pierres plus anciennes, et les fleurs déposées quelques jours plus tôt n’avaient pas encore fané. Elle venait ici presque tous les jours. Chez elle, le silence était insupportable. Ici, au moins, elle pouvait lui parler, lui confier ses peurs, lui raconter les nuits sans sommeil et les coups discrets du bébé qu’il ne connaîtrait jamais.

Mais ce jour-là, quelque chose attira son regard.

Alors qu’elle s’agenouillait devant la pierre tombale, elle aperçut un objet posé près du marbre, à moitié dissimulé sous des feuilles humides. Un portefeuille. Elle fronça les sourcils. Peut-être appartenait-il à un visiteur distrait. Pourtant, lorsqu’elle le ramassa, son souffle se coupa net. Elle reconnut immédiatement le cuir usé, la petite éraflure sur le coin droit.

C’était le portefeuille de son mari.

Celui qui avait mystérieusement disparu le jour de l’accident. Les autorités avaient expliqué que certaines affaires personnelles n’avaient pas été retrouvées sur les lieux. Dans la confusion, cela semblait plausible. Elle avait fini par accepter cette version, faute de mieux.

Mais le voir ici, posé sur sa tombe, défiait toute logique.Ses mains tremblaient lorsqu’elle l’ouvrit. À l’intérieur, tout paraissait normal : sa carte d’identité, quelques reçus, et une photo d’eux deux prise lors d’un week-end au bord de la mer. Son cœur se serra en voyant leurs sourires figés dans le temps.Puis elle remarqua un papier soigneusement plié, glissé dans un compartiment intérieur.

Elle le déplia lentement.

C’était son écriture.

« Si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai pas pu te dire toute la vérité. Mais souviens-toi : ce n’était pas un simple accident. »

Elle resta figée.

Pas un simple accident ? Le rapport officiel évoquait une défaillance mécanique. Une perte de contrôle. Un tragique concours de circonstances. L’affaire avait été classée rapidement.

Les mots qu’elle tenait entre ses doigts venaient de fissurer cette certitude.La lettre était brève, mais lourde de sens. Il parlait de pressions au travail, de conversations inquiétantes, de menaces à peine voilées. Il écrivait qu’il avait essayé de protéger sa famille, qu’il n’avait pas voulu l’inquiéter pendant sa grossesse.

« S’il m’arrive quelque chose, regarde dans le dossier bleu, dans l’atelier. Tu y trouveras ce que je n’ai pas pu te dire. »

Le monde autour d’elle sembla s’effacer. Le vent, les bruits lointains, tout disparut. Il ne restait que ces mots, brûlants, impossibles à ignorer. Son bébé bougea soudainement dans son ventre, comme pour la ramener à la réalité.

Si ce qu’il écrivait était vrai, alors sa mort n’était pas un hasard.

Une question la hantait : qui avait déposé le portefeuille sur la tombe ? Était-ce un avertissement ? Une tentative de l’aider ? Ou une menace silencieuse ?

La peur monta en elle, glaciale. Mais une autre émotion prit rapidement le dessus : la détermination. Elle n’était plus seulement une veuve accablée par la douleur. Elle était une mère qui devait comprendre. Pour elle. Pour son enfant.

Elle se releva lentement et posa la main sur la pierre froide.

« Je découvrirai la vérité », murmura-t-elle.

En rentrant chez elle, chaque pièce lui sembla différente. Les murs, autrefois témoins de leur bonheur, semblaient désormais garder des secrets. L’atelier, au fond du jardin, l’attendait comme une énigme.

Le soir même, elle se tint devant la porte fermée. Elle hésita un instant, le souffle court, puis tourna la poignée. L’odeur familière du bois et de l’huile la frappa immédiatement. Tout était resté en place, comme figé dans le temps.

Son regard chercha la fameuse étagère.

Et là, dans un coin discret, elle aperçut le dossier bleu.

À cet instant précis, elle comprit une chose essentielle : la mort de son mari n’était peut-être pas la fin de l’histoire.C’était peut-être le commencement d’une vérité bien plus sombre qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer.

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