Pendant six ans, une femme a nourri la même corneille. Au début, ce n’était qu’un geste spontané.

Un matin d’hiver, presque par désœuvrement, elle avait jeté quelques miettes sur la rambarde de son balcon. L’oiseau n’était pas venu tout de suite. Il l’observait depuis le vieux bouleau de la cour, noir et brillant, immobile comme une ombre. Puis, avec prudence, il s’était approché.

À partir de ce jour, un rituel est né.

Chaque matin : le sifflement de la bouilloire, le peignoir posé sur ses épaules, le pain émietté dans la paume ouverte. Et l’attente.

La corneille arrivait presque à la même heure. D’abord sur le toit, puis sur la rambarde. Elle inclinait la tête, comme un salut discret, avant de picorer — parfois directement dans la main de la femme.

Elle vivait seule depuis longtemps. Son mari était parti trop tôt. Son fils appelait de moins en moins. L’appartement résonnait de silence. Mais sur le balcon, au lever du jour, elle n’était plus seule. Elle parlait à l’oiseau de tout et de rien : du temps, de ses souvenirs, de ses douleurs au genou. La corneille restait là, attentive.

Six ans sans manquer un seul matin.
Sous la pluie.
Dans le froid.
Même quand elle devait s’appuyer au mur pour tenir debout.

Puis un jour, l’oiseau ne vint pas.

Elle attendit. Longtemps. Les autres oiseaux traversaient la cour, mais pas lui.

Le lendemain non plus.
Ni le surlendemain.

Quelques jours plus tard, des ouvriers abattirent le vieux bouleau. « Trop dangereux », disaient-ils. Elle regarda l’arbre tomber, le cœur serré, comme si une part de sa routine s’écroulait avec lui.

La vérité arriva par hasard : une corneille retrouvée morte dans la cour. Probablement empoisonnée.

Ce n’était « qu’un oiseau ».
Mais pour elle, c’était six années de fidélité silencieuse.
La certitude qu’à l’aube, quelqu’un viendrait pour elle.

Le lendemain, malgré tout, elle sortit sur le balcon. Sans miettes. Juste pour regarder le ciel.

Une autre corneille se posa sur la rambarde. Plus petite. Plus méfiante. Elle gardait ses distances.

La femme retourna dans la cuisine, prit du pain, l’émietta doucement.

L’oiseau hésita, puis fit un pas.

Alors elle comprit :
Tout finit par disparaître — les arbres, les habitudes, les présences.

Mais ce qui a été vécu avec tendresse ne s’éteint pas.
Cela revient, autrement.

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